Quitter les Métropoles

Marc Younan

Architecte dplg

Plus d’1,2 millions de personnes auraient fui la région parisienne lors de l’entrée en confinement, par crainte d’être « enfermé chez soi ». Un tel constat ne peut laisser un architecte indifférent. Marc Younan, Architecte dplg, fondateur du cabinet NOMAA pose les questions qui mériteraient de faire l’objet d’une large concertation entre les élus et l’ensemble des acteurs du logement et de l’urbanisme.

Une fois passé le moment de sidération de l’entrée en confinement, les imaginations plantureuses ont adoré penser le monde d’après… Je ne crois bien évidemment pas, comme beaucoup, que rien ne sera plus comme avant. Nous avons trop besoin de retrouver une vie normale pour changer radicalement nos comportements. Mais la confrontation aux espaces confinés des logements a été l’occasion de réfléchir à l’habitat qui revient au centre de nos vies. La dématérialisation accroît la nécessité d’espaces dans nos logements, le confinement, le besoin de nature. L’aspiration à plus de nature et d’espace va donc rester une question centrale et durable.

Comment l’architecte peut-il répondre à une telle aspiration ? Par des solutions constructives et techniques, bien sûr. Mais la particularité du travail de l’architecte est que celui-ci ne se conçoit que dans un système où il n’en est pas au centre. Un projet ne se conçoit que si celui-ci s’inscrit dans une politique d’urbanisme. La réflexion sur l’habitat ne peut être déconnectée des territoires, de la ville et de l’économie, les solutions ne sont pas les mêmes à Paris, Rio ou Albertville.

Le mouvement déjà en place pour réduire la part de la voiture dans les déplacements, ainsi que pour faire entrer la nature et l’agriculture dans notre quotidien ne peut que s’accélérer et s’amplifier. Il est urgent de l’accompagner.

La volonté de quitter les métropoles constitue une source d’inspiration, un aiguillon puissant. Pour les quitter au sens propre les métropoles, en rejoignant des petites et moyennes villes situées au cœur d’un ensemble naturel privilégié, pour les quitter aussi au sens métaphorique les métropoles, en conquérant au cœur de celles-ci de la proximité, en y gagnant de l’espace et de la végétalisation.

Si dans les deux cas les objectifs sont finalement les mêmes, plus de nature, plus de proximité, plus de mètres carrés, les approches sont très différentes, tout en étant totalement indissociables car complémentaires. On ne gagnera pas en qualité de vie dans les métropoles si on ne parvient pas à développer dans le même temps les petites et moyennes villes. L’un ne va pas sans l’autre, c’est tout l’enjeu politique d’aujourd’hui.

L’attractivité des petites et moyennes villes

La crise sanitaire a confirmé qu’il était possible de réaliser de nombreuses tâches en télétravail. Si celui-ci est possible, alors, la crise apporte l’opportunité extraordinaire de vivre sur de nouveaux territoires où l’on se rapproche de la nature et gagne de l’espace dans les habitations. Mais il faut penser au cadre de vie à y offrir. Le programme action cœur de ville, où l’Etat coordonne un investissement de 5 milliards d’euros sur cinq ans de plusieurs opérateurs (Caisse des dépôts, Action Logement, Anah) pour le développement économique et commercial, l’accès aux équipements et services public, la réhabilitation-restructuration de l’habitat en centre-ville, notamment, constitue une action d’ampleur inédite qui apportera de nombreuses solutions. Surtout si cette dernière s’enrichit d’autres questions.

En premier lieu, sur l’organisation du télétravail, comment le développer sans isoler le télétravailleur, ni affaiblir la vie en commun nécessaire à l’animation d’une structure. En second lieu, sur l’approfondissement des travaux sur les infrastructures et les services aux habitants. En particulier, sur l’offre de soins hospitaliers et de médecine de ville, les politiques de fermetures de centres sont-elles ainsi toujours pertinentes quand on veut développer les territoires ? En matière d’enseignement, quelles sont les conditions pour garantir une éducation scolaire de qualité égale quelque soit le lieu de France où l’on se trouve ? En matière de mobilités, comment circuler plus vite, partout sur le territoire français, entre chaque ville et pas seulement entre Paris et les grandes métropoles, comment rejoindre aussi aisément un aéroport ou le siège d’un client ? Si la réponse est apportée à ces questions, corrélées aux actions actuelles de revitalisation des centres villes, du commerce et de l’artisanat, de l’amélioration de l’habitat, de l’égalité numérique, il est difficile de concevoir comment une famille pourrait résister à l’appel d’une belle province, comment un grand groupe pourrait résister à s’implanter sur un territoire où elle serait en mesure d’offrir à ses salariés de meilleures conditions de vie que dans une métropole.

Les tours végétales Bosco à Milan

Sortir des affres de la métropole

Avec une démographie toujours en forte croissance, même un profond mouvement d’exode métropolitain ne saurait conduire au dépeuplement massif des métropoles. Il est donc absolument nécessaire d’y améliorer la qualité de vie pour offrir à ses habitants plus d’espace et de nature.

Parmi beaucoup d’enjeux essentiels, celui des transports arrivant en tête, trois axes intéressent particulièrement un architecte. L’ouverture d’un véritable débat sur la densification verticale, la conquête d’une partie de l’espace public, notamment celui réservé aux transports, ainsi que celle d’une partie de l’espace privé, celui dit de l’immobilier de bureaux.

Nous n’avons plus les moyens d’ajourner encore le débat sur la densification verticale. Ce qui était nécessaire devient urgent, il n’y aura pas de proximité, ni de lutte efficace contre la pollution si l’on continue dans l’étalement perpétuel du foncier. La densité n’est pas la promiscuité. Les architectes maîtrisent l’art de construire en volume, un volume décarbonné, où l’on peut faire grand, avec plus de lumière et d’extérieurs, à des coûts maîtrisés, sans artificialisation des sols. Revoyons nos législations, révisons nos PLU pour des surélévations audacieuses qui, dans une démarche pragmatique, au cas par cas, tiendront compte de l’ensoleillement au sol et des vues préservées. Autorisons la quantité sous réserve de qualité, et pour plus d’équité, rendons transférable les « droit à construire  » d’une parcelle que l’on condamnerait pour la qualité globale de l’îlot. Ne craignons pas dans nos PLU un véritable et profond travail sur mesure, et, parfois, dans des cas très spécifiques, de pouvoir aller au delà, par une nouvelle procédure d’instruction des permis de construire, comprenant une consultation des habitants, notamment.

Parallèlement au travail sur le volume, il est aussi possible de gagner de l’espace dans nos métropoles. Nous pouvons investir le domaine public. Couvrir une partie des espaces ferrés et routiers. Récupérer le stationnement pour élargir des trottoirs, créer des axes de mobilité douce, concéder aux copropriétés des espaces clos sécurisés pour le stationnement des vélos construits sur le domaine public, particulièrement en tissu urbain ancien.

Il est aussi maintenant indispensable d’aborder très sérieusement la question de l’immobilier de bureaux. De trop nombreux immeubles sont vacants car en inadéquations avec le marché. Il existe déjà des incitations pour les reconvertir en logement, mais le bilan n’est à ce jour pas favorable, souvent à cause de règlementations techniques trop lourdes. Qu’attendons-nous pour aller pour aller plus loin dans l’incitation et la mutation ? Tout le monde ne peut qu’y gagner, habitants, élus, architectes et promoteurs.

On ne peut, enfin, songer à sortir des affres de la métropole sans penser à la végétalisation de nos espaces de vie. A ce jour, il est bien sûr impossible de concevoir une agriculture urbaine couvrant la majeure partie des besoins. Mais parvenir, par exemple, à planter plus d’arbres et à créer plus de jardins potagers partagés contribuerait, outre au lien social, à maintenir la biodiversité et à absorber les excédents de pluie ou de chaleur. La plantation d’arbres à feuillage caduc a démontré son efficacité dans la constitution d’ilots de fraicheur limitant les montées de températures en saison chaude.

A la réflexion, je crois au monde d’après, qui naîtra si nous abordons dans la globalité et avec beaucoup de coeur ces questions, sans brutalité, dans la recherche absolue de concertation pour de nouvelles règles de constructibilité.